Aujourd’hui, près d’un chef d’exploitation agricole bio sur deux est une femme. Si la reconnaissance de leur travail et de leur statut a beaucoup progressé, les agricultrices bio continuent, plus que les autres femmes, à subir la « double journée » : c’est ce qui ressort d’une grande enquête nationale réalisée par la FNAB* en 2018 en partenariat avec l’Agence BIO, auprès de plus de 2 500 agricultrices bio afin de mieux connaître leur travail et leur engagement.

La 1ère enquête  sur la place des femmes dans l’agriculture bio

Ce n’est pas une coïncidence si cette grande enquête, la première sur le sujet, a été lancée alors que Stéphanie Pageot était la Présidente de la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique des régions de France (2013-2018). Comme les rares agricultrices bio élues du Conseil d’Administration de la FNAB qui l’entourent,  elle s’interroge sur les freins à l’engagement des femmes dans le réseau, et plus largement, dans les mouvements agricoles. Nous étions alors convaincus que le manque de confiance en soi et/ou la peur de prendre des responsabilités expliquaient la sous-représentation des femmes dans les conseils d’administration de notre réseau », explique-t-elle (1).

En partenariat avec l’Agence Bio, la FNAB décide alors de lancer une grande enquête nationale pour en savoir plus sur le profil de ces agricultrices : 2 500 agricultrices bio y ont répondu, soit environ 1/4 des agricultrices bio françaises. Et l’analyse des réponses fait clairement apparaître que les freins ne sont pas d’ordre psychologique : ce qui manque cruellement aux femmes agricultrices en bio, c’est du temps !

Jeunes, diplômées, et surchargées !

Voici les grandes tendances que cette enquête met en lumière :

  • Les agricultrices bio ne sont, le plus souvent, pas issues du monde agricole :

60 % ne viennent pas d’une famille d’agriculteurs et un tiers sont devenues agricultrices bio après une reconversion professionnelle

  • Elles sont plutôt jeunes, très diplômées, à la tête de leur exploitation et très engagées :

Les agricultrices bio sont en moyenne 6 ans plus jeunes que leurs homologues du conventionnel (45 ans contre 51,5 ans),

Elles sont très diplômées : 40 % ont un niveau bac+3 ou plus,

Elles gèrent leur ferme : 46 % sont seules cheffes d’exploitation,

Elles sont engagées : 53 % adhèrent à un syndicat et 21 % de celles-ci occupent ou ont occupé un mandat.

  • Mais elles restent assignées à une répartition genrée du travail à la ferme :

Quand elles sont installées avec leur conjoint-e (cas de près de 45 % des répondantes), les agricultrices bio héritent quasi systématiquement du travail administratif (80 %).

Elles sont également assignées à d’autres tâches bien spécifiques : elles prennent souvent en charge les activités de diversification (vente à la ferme, au marché, transformation), s’occupent des animaux, mais ne montent généralement pas sur le tracteur pour s’occuper des cultures.

Sibylle, candidate au programme de La Pépinière Faire Bien

« La place des femmes en agriculture n’est pas forcément facile. C’est un milieu très masculin et très patriarcal […]. Le pire je crois, pour la plupart des femmes agricultrices, c’est, quand un commercial ou un technicien (car là aussi ce sont souvent des hommes) vient sur nos fermes et demande: “Où est le patron ?”, comme si nous ne pouvions pas être nous-même patronne. C’est particulièrement agaçant ! », ajoute Stéphanie Pageot, elle-même éleveuse bio depuis 23 ans en Pays de la Loire (2).

  • Elles héritent beaucoup plus que les autres françaises des corvées ménagères :

Au travail à la ferme s’ajoutent les tâches ménagères et, en la matière, les inégalités sont beaucoup plus flagrantes que dans le reste de la population : 66 % des agricultrices bio en couple affirment les prendre en charge en totalité ou presque, alors que seulement 26 % des Françaises faisaient le même constat en 2005 (enquête Relations Familiales et Intergénérationnelles INED-INSEE).

Une situation que l’ex-Présidente de la FNAB déplore : « Les femmes paysannes font donc une double journée de travail ! Et elles la font sans revendiquer d’évolution. Les codes sociaux sont bien ancrés, à tel point que nous avons du mal à y croire, y compris au sein de notre réseau militant » (1).

  • Cette répartition des tâches est souvent subie plus que choisie :

38 % des agricultrices en couple expriment le souhait d’être soulagées de certaines tâches ménagères ou liées aux enfants alors que 33 % souhaiteraient être délestées de tâches auxquelles elles sont assignées dans le travail à la ferme, principalement les tâches administratives.

  • Le manque de temps est le principal frein à l’engagement :

Prises entre travail et tâches domestiques, il n’est pas étonnant que les agricultrices bio citent à 64 % le manque de temps comme principal frein à l’engagement. Elles ajoutent deux autres causes liées qui souligne la double contrainte dans laquelle elles sont prises : la peur de ne pas arriver à concilier vie de famille, vie professionnelle et vie syndicale (33 %) et l’absence de remplacement possible à la ferme (18 %).

Même quand les conjoint sont polyvalents sur les tâches agricoles, le quotidien des femmes agricultrices est très chargé, comme l’observe Lucie, jeune éleveuse bio partenaire Faire Bien, à la tête d’une ferme dans le Calvados : “On ne peut pas vraiment souffler, c’est une activité qui demande beaucoup de disponibilité “mentale”. Il faut anticiper et organiser. Plus mon fils, la maison, et le reste de la vie… C’est parfois beaucoup à gérer au quotidien ».

Lucie, éleveuse bio Faire Bien

Encore beaucoup de progrès à faire pour arriver à plus d’égalité dans les fermes

Alors que favoriser « l’égalité entre les personnes » pour « une société plus juste, plus harmonieuse et plus solidaire » fait partie de la charte des valeurs de la Fédération nationale de l’agriculture biologique adoptée en 2016, le quotidien des agricultrices en bio révèle que l’objectif est loin d’être atteint.

Stéphanie Pageot appelle les paysans et paysannes bio à s’engager pour plus d’égalité dans les fermes, et encore davantage en bio : « L’égalité femmes-hommes doit aussi être un sujet pour le monde agricole, et l’agriculture biologique se doit de montrer le chemin. Au delà d’un cahier des charges de production, notre projet est un projet de société. »

La FNAB a donc décidé de poursuivre son travail sur la place des femmes en agriculture biologique et s’est fixé comme objectif d’atteindre la parité dans les instances locales, régionales et nationales du mouvement en diffusant l’étude, en créant du débat et des échanges pour trouver des solutions collectives à ces inégalités.

Sources :

*https://www.fnab.org/images/actions/MEP_FEMMES_EN_AB_PAGE_A_PAGE_VF.pdf

 (1) https://www.liberation.fr/debats/2018/08/31/l-egalite-femmes-hommes-une-priorite-pour-les-agricultriceseurs-bio_1674253/

(2) https://www.agencebio.org/2021/03/26/la-place-des-femmes-dans-lagriculture-bio-temoignage-de-stephanie-pageot-eleveuse-en-pays-de-la-loire/