Produire autant de fruits et de légumes sur 1000m2 que sur un hectare, sans engrais chimiques ni pesticides, et sans même un tracteur ? Voilà le défi un peu fou qu’ont relevé Perrine et Charles Hervé-Gruyer, au coeur du bocage normand. Crée en 2006, la Ferme du Bec Hellouin est aujourd’hui devenue une référence en matière de permaculture bio. Si son activité première est toujours d’être une exploitation agricole, elle s’est élargie au fil des ans avec l’école de permaculture et l’unité de recherches, devenant à la fois un lieu de production, de transmission et d’expérimentation consacré à la bio et la permaculture.

© Ferme du Bec Hellouin
© Ferme du Bec Hellouin

De la ville aux champs, une transition pas si simple

Lorsque Perrine et Charles Hervé-Gruyer quittent la ville pour s’installer dans l’Eure il y a quinze ans, ils n’imaginaient pas que cette rupture deviendrait une grande aventure. En quête d’une autre façon de vivre, ils rachètent en 2004 une longère avec l’idée d’y cultiver un potager pour nourrir plus sainement leurs enfants. Tous deux citadins, venant d’univers très éloignés de l’agriculture, ils rêvent d’autosuffisance et d’une vie de famille tranquille, davantage connectée avec la nature. Mais au fil des mois, Charles se passionne chaque jour davantage pour le potager familial : l’envie de devenir agriculteur et de développer une véritable exploitation se fait bientôt sentir. D’abord réticente, Perrine se laisse convaincre : c’est ainsi que fin 2006, ils prennent le statut d’agriculteur et que la Ferme du Bec Hellouin voit le jour.

© Ferme du Bec Hellouin
© Ferme du Bec Hellouin

Sans formation agricole, sans expérience, et sans préparation, ce “retour à la terre” se révèle pourtant bien plus difficile que prévu. Leur idéalisme teinté de naïveté se heurte aux réalités, faute d’avoir mesuré l’écart qu’il y a entre cultiver un potager familial et vivre du métier de maraîcher en exploitant une petite ferme de 1,2 hectare sur un sol pauvre. Pendant les deux années suivantes, la vie rêvée se transforme en “parcours du combattant” : plus que l’harmonie et la sérénité espérée, la ferme est source de tensions et de découragement.

Piocher les meilleures pratiques, les faire siennes et réussir

Perrine et Charles commettent beaucoup d’erreurs ces deux premières années, mais leur pugnacité, leur curiosité et leurs convictions finissent par porter leurs fruits. N’ayant aucun modèle agricole en tête, ils n’ont de cesse de se documenter, d’échanger, de se former pour trouver des pratiques productives, et en accord avec leurs valeurs. La découverte de la permaculture*, en 2008, va complètement bouleverser leur approche et leur façon de concevoir leur activité.

Ils s’appliquent alors à mettre en place ces solutions pour tirer le meilleur parti de l’environnement, en s’inspirant également d’anciennes techniques des maraîchers du XIXe siècle. En synthétisant ces pratiques, ils établissent peu à peu leur propre méthode, combinaison de principes cohérents issus de la permaculture et du micro maraîchage biologique intensif. Davantage qu’une solution immédiate, cette nouvelle orientation relève de l’expérimentation  et d’un apprentissage en continu, qui, enfin, leur apporte de véritables satisfactions. La ferme du Bec Hellouin a trouvé sa vocation : être une micro ferme expérimentale, bio et permacuturelle.

© Ferme du Bec Hellouin
© Ferme du Bec Hellouin

La “méthode du Bec Hellouin”: des solutions naturelles, mais productives

La permaculture n’est pas un ensemble de techniques de jardinage, mais un système conceptuel : appliqué au domaine de la production agricole, il s’agit de concevoir des agroécosystèmes à la fois harmonieux, durables, économes et productifs. A partir de ces principes, et en cohérence avec ces objectifs, Perrine et Charles développent des systèmes adaptés à leur exploitation : une micro-agriculture manuelle, pas ou peu mécanisée, mais utilisant des tractions animales et des outils originaux.  Cette méthode de micro-agriculture sans pétrole, réalisée sur une très petite surface intensément cultivée, permet aussi de libérer de l’espace pour créer un agroécosystème diversifié.

Ainsi, la ferme privilégie une grande diversité de production et d’aménagements : sur la vingtaine d’hectares actuellement travaillés (dont 12 hectares de bois), on trouve un verger avec plus de 300 variétés de fruits, des jardins en terrasse irrigués par un réseau de petites mares alimentées par l’eau de pluie, une forêt-jardin où poussent des fruits et des baies, des jardins en agroforesterie qui associent arbres fruitiers, buttes permanentes et bandes cultivées, une serre de 600 m2 et des jardins de planches plates qui permettent une production maraîchère toute l’année, un jardin circulaire (le « jardin mandala ») de 800 m2, aménagé avec des buttes permanentes rondes…

Ferme du Bec Hellouin
© Ferme du Bec Hellouin

La permaculture est également appliqué à l’agriculture biologique : on n’y utilise donc pas de produits phytosanitaires, pas d’engrais de synthèse, mais du compost pour entretenir la fertilité du sol et du paillage pour retenir l’eau.

En appliquant les principes de la permaculture, Perrine et Charles voient leur micro ferme gagner en auto fertilité, en résilience, en productivité, tout en constituant un puits de carbone et une réserve de biodiversité.

Partager, transmettre et essaimer 

En s’engageant dans cette voie, le couple de néo-ruraux fait figure de pionniers.  Malgré des conditions climatiques et pédologiques plutôt défavorables, les vergers et jardins du Bec Hellouin sont florissants et productifs : cette expérience concluante ne tarde pas à s’ébruiter, attirant l’attention de nombreuses personnes intéressées par le potentiel d’une agriculture alternative. Pour répondre au mieux à ces sollicitations, la ferme du Bec Hellouin ouvre alors ses portes pour accueillir les visiteurs. Des visites libres, mais surtout des visites guidées destinées aux professionnels en maraîchage avec un projet permaculturel sont bientôt mises en place.

© Margaux Bounine-Cabalé
© Margaux Bounine-Cabalé

En 2008, devant l’intérêt croissant qui se manifeste, Perrine et Charles décident d’aller plus loin, en proposant des formations à la permaculture. Alliant théorie et pratique, les formations de l’Ecole de Permaculture s’adressent en priorité aux professionnels ou futurs professionnels, déjà installées ou ayant un projet de création de micro ferme. Parce qu’ils ont eux-mêmes beaucoup tâtonné, les fondateurs de la ferme du Bec Hellouin espèrent ainsi permettre à ceux qui se lancent d’être plus rapidement efficaces et productifs. Ces formations de cinq jours, qui se déroulent sur place, ont pour thèmes le maraîchage bio permaculturel, la traction animale agricole, la forêt-jardin, et la micro ferme permaculturelle.

Parallèlement, dès 2011, la Ferme du Bec Hellouin s’engage dans un programme de recherche qui fait l’objet d’un suivi scientifique. Une première étude en partenariat avec  l’INRA et AgroParisTech, achevée au printemps 2015, a porté sur  la performance économique et écologique du système de maraîchage en permaculture sur une petite surface de 1000 m2. Et, selon les auteurs de la recherche, “sur une petite surface cultivée essentiellement à la main, il est possible de produire de façon suffisamment importante pour rémunérer correctement une personne sous statut agricole”.

Une source d’inspiration davantage qu’un modèle

En suivant cette voie originale, innovante et expérimentale, Perrine et Charles Hervé-Gruyer sont parvenus à concilier leurs exigences de productivité et de performance économique avec leurs exigences éthiques. Au-delà de leur propre expérience, il leur tient à cœur de favoriser l’émergence d’un nouveau type de fermes, plus vertueuses d’un point de vue environnemental et sociétal. Aussi, l’équipe est très investie dans “l’essaimage” des micro fermes et l’accompagnement des porteurs de projets, afin que d’autres fermes s’inspirant des principes de la permaculture voient le jour.

Pour autant, ils n’ont pas la prétention d’être un exemple à suivre, ni d’ériger leur ferme en modèle à dupliquer. Ce qu’ils souhaitent, en partageant leur expérience, c’est de donner une crédibilité à une alternative qui fonctionne. Convaincus que micro-agriculture, bio et permaculture peuvent contribuer à aller dans le bon sens, qu’il y a là un potentiel qui reste à explorer, ils encouragent plutôt à se poser la question : « Puisqu’ils l’ont fait, pourquoi pas nous ? » 

Pour en savoir plus, découvrez leur ouvrage Vivre avec la Terre, le manuel des jardiniers-maraîchers.

Vivre avec la Terre Manuel des jardiniers-maraîchers

Vivre avec la Terre


*Qu’est-ce que la permaculture ?

Pensée dans les années 70, la permaculture est une démarche globale. L’objectif est de concevoir des installation humaines durables et résilientes, respectueuses de l’environnement et des êtres vivants, en s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes. Elle repose sur une observation minutieuse des échanges et des cycles naturels. Ses concepts de design reposent sur un principe essentiel : positionner au mieux chaque élément de manière à ce qu’il puisse interagir positivement avec les autres. Elle est bien adaptée à de petites surfaces, propose des solutions low tech, reposant sur une observation attentive du milieu et une connaissance poussée du fonctionnement du vivant. Cette démarche intègre les principes de l’agroécologie mais aussi  ceux du développement durable : équité, coopération, autonomie, recyclage, gestion des ressources, des déchets…