Gabriel et Léa sont « paysans et fiers de l’être » : une réalité au quotidien dans leur micro-ferme en Alsace, mais aussi le titre du dernier album de Gabriel ! Le musicien maraîcher et sa compagne, à la tête des Jardins En-chantants, ont rêvé de créer un lieu « polyculturel » unique : des champs au clavier, de la production de fruits et légumes bio au restaurant éphémère, en passant par les concerts sous la serre, ils relèvent le pari avec passion et détermination.

© Les Jardins En-chantants
© Les Jardins En-chantants

Retour à la terre natale 

Rien ne prédisposait ce fils d’enseignants à devenir un jour paysan. Bac scientifique en poche, Gabriel quitte l’Alsace pour suivre à Paris une formation de comédien au Cours Simon. Il décroche des rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision. Deux événements viennent alors bousculer le cours des choses : la naissance de sa fille, à tout juste 25 ans, et une résidence de création au Burkina Faso. En Afrique, il découvre un rapport à l’art plus simple, plus vrai, plus utile, loin de l’égocentrisme un peu stérile du métier de comédien tel qu’il le pratique en France. Après cette expérience, il décide donc de revenir à ses premières amours, la musique – il pratique le piano depuis l’âge de 5 ans –, et son village natal, en Alsace. 

En s’intéressant à des voies “alternatives”, écologie, agriculture biologique, autonomie alimentaire, voire autosuffisance, Gabriel sent poindre la frustration du manque d’action : “J’ai entendu plein de choses intéressantes, ensuite on allait boire une bière bio, et puis… rien ! J’avais envie d’agir plus concrètement”, explique-t-il.

Quand il apprend que la commune d’Herrlisheim-prés-Colmar met en location une terre agricole, il décide, encore sans idée précise, de saisir l’opportunité : “Je me suis dit que je commencerai par la laisser en jachère, et que de toutes façons ça ferait ça de moins en culture de maïs !”. Obtenir cette terre ne s’avère pas si simple : il lui faut faire face à la concurrence, voire à l’opposition des gros exploitants locaux, et proposer un projet viable à la commune, avant que celle-lui ne lui accorde finalement un bail de fermage d’une durée de 9 ans.

© Les Jardins En-chantants

Un lieu pour nourrir le corps et l’esprit

Parallèlement, le déclic lui vient en découvrant le livre de Jean-Martin Fortier, Le kit du jardinier maraîcher : “J’avais 30 ans, c’était maintenant ou jamais pour me lancer dans ce projet ! L’idée, ce n’était pas uniquement de devenir maraîcher, mais de donner une forme à mon engagement politique et citoyen, à la fois avec la musique et l’agriculture. Pourquoi choisir entre jouer du piano et faire pousser des légumes ? L’antiquité grecque nous a appris que le corps et l’esprit étaient liés, et qu’il fallait  nourrir l’un comme l’autre”, explique le musicien-maraîcher. “ Le concept des Jardins En-chantants était pour moi une sorte d’évidence”.

Gabriel s’attendait à ce que l’hectare de terre loué à Herrlisheim-prés-Colmar soit “épuisé”, et les analyses du sol le confirment : la terre est morte sur plus de 20 centimètres de profondeur. La priorité est donc d’aider le sol à redevenir vivant en semant un engrais vert et le laissant au repos. Les premières cultures qui suivent sont difficiles : terre trop chaude, manque d’irrigation, d’installations, tout est à faire. Et puis, même s’il est né dans le village, il lui faudra un certain temps pour s’intégrer et que son projet soit reconnu et accepté.

Autant qu’à ses lectures et aux échanges avec les professionnels, Gabriel se fie à son instinct et privilégie l’action plus que la réflexion. Rétrospectivement, il considère son manque d’expérience comme une opportunité créative. Par exemple, alors qu’il laissait ses légumes monter en graine, au grand dam des agriculteurs chevronnés, et en partie pour mieux appréhender le cycle naturel des plantes, il s’est aperçu que les fleurs sont non seulement comestibles mais délicieuses. Aujourd’hui, fleurs de roquette et de fenouil viennent colorer les mélanges de salades qu’il propose !

© Les Jardins En-chantants
© Les Jardins En-chantants

Cinq ans plus tard, le pari des Jardins En-chantants est relevé : grâce à 25 tonnes de compost annuel, un petit motoculteur pour tout outil et 450 m2 de haies fruitières, le vivant et la biodiversité ont fait leur retour sur la parcelle. Sur la surface de 1 hectare, avec 600m2 de serres, ils cultivent désormais plus de 170 variétés de légumes et petits fruits (exclusivement non-hybride), avec un système de planches permanentes, tendant vers un non-travail du sol.

Leur production est vendue principalement en paniers de saisons sur 30 semaines et sur deux marchés : à Colmar (marché St-Joseph le samedi matin), et à Labaroche (marché bio le vendredi soir). Et puis, la culture prend aussi d’autres formes : une fois par an, un festival est organisé sur leur parcelle. Au programme, spectacles vivants, musical ou théâtral, cirque, et moments d’échanges et de formations autour de la thématique du lien à la terre et de la réappropriation des savoirs. Régulièrement, des soirées « Un samedi soir sur la terre » sont aussi organisées sur place, avec un restaurant éphémère pour manger là où les légumes ont poussé, une visite guidée des jardins et des moments de spectacle vivant.

© Les Jardins En-chantants
© Didier Pallagès

La tête dans les étoiles et les pieds sur terre

Autant dire que les Jardins En-Chantants sont un lieu de rencontre et d’échanges : “Nous recevons beaucoup de visiteurs. C’est chronophage, mais très motivant ! Quel plaisir quand on me raconte ensuite que certains enfants, qui n’y avaient jamais pensé avant, se voient paysans plus tard !”. Là, comme sur les marchés, Gabriel se fait pédagogue et militant : “J’essaie d’expliquer aux gens que la production bio n’est pas spécialement chère. Elle est faite à la main, et cela a un coût. C’est normal que les agriculteurs soient rémunérés pour leur travail. Personne ou presque ne discute du taux horaire des garagistes quand il faut faire réparer sa voiture : pourquoi refuser aux maraichers l’équivalent d’un SMIC horaire ? “.

Maraîchage, restaurant éphémère pour lequel ils cuisinent eux-mêmes leurs légumes, vente de la production au marché et sur place, transformation des fruits et légumes en conserves, les paniers, les spectacles, les concerts, l’accueil des Wwoofeurs qui séjournent à la ferme… voilà un programme très chargé ! Autant dire que Gabriel  et Léa n’ont pas le temps de souffler : « C’est environ 80 heures de travail par semaine, un rythme surhumain ! », avoue-t-il. « C’est très dur physiquement, mais il y  tellement de choses positives que  ça génère une énergie qui nous permet de tenir. »

© Didier Pallagès
© Didier Pallagès

D’ailleurs, ces jeunes paysans ne comptent pas s’arrêter là : cette année, ils vont acheter du raisin pour vinifier leur propre production de vin naturel. L ‘idée d’autosuffisance refait son chemin : « Je voudrais recréer une ferme à l’ancienne, dans un monde moderne : produisant du vin, du pain, des légumes, et vendant le surplus, comme on faisait autrefois. L’idée, c’est d’œuvrer pour un retour en avant », explique-t-il. « Et puis, j’espère aussi pouvoir accueillir d’autres artistes en résidence et développer la programmation culturelle en installant un chapiteau sur notre parcelle ».

Original et expérimental, les Jardins En-chantants sont avant tout pour Gabriel un projet politique, au sens premier : qui concerne le citoyen. « Une société sans culture est une société morte ! », s’exclame-t-il. « Etre musicien et faire pousser des légumes, c’est ma façon de m’engager en tant que citoyen, d’apporter ma pierre à l’édifice. Beaucoup de gens ont les mêmes désirs, sans savoir comment faire. Comme on dit souvent, quand on ne sait pas comment faire quelque chose, il suffit de commencer… “