Le remplacement des éleveurs laitiers bio : un service indispensable, qui doit être repensé

Temps libre, loisirs, vacances, voyages : voilà quatre mots que les éleveurs laitiers n’emploient pas souvent pour décrire leur quotidien. Pourtant, comme chacun d’entre nous, ils aspirent à ces moments consacrés à la vie personnelle et familiale. Des moments de pause qui donnent le recul, l’énergie et l’équilibre nécessaires pour donner le meilleur de soi-même dans sa vie professionnelle !
Pouvoir s’éloigner de son exploitation, « sortir la tête de l’étable », constitue une attente légitime mais actuellement encore difficile à satisfaire. Quels sont aujourd’hui les besoins des éleveurs, en particulier en bio ? Comment y répondre ? Si le remplacement constitue une solution, il reste beaucoup à faire pour proposer un service vraiment adapté aux problématiques des éleveurs laitiers bio.

Travailler avec le « vivant » : un métier qui exige une présence constante

Alors que 65% des français partent en vacances* dans l’année, plus de la moitié des éleveurs ne s’accordent pas de congés : 51 % d’entre eux déclarent que leur activité ne leur permet pas de s’éloigner de leur exploitation pour prendre quelques jours de vacances. Pour ceux qui partent en vacances, c’est en moyenne seulement 10 jours par an, soit moitié moins que la moyenne des français. Si cela s’explique en partie par des raisons économiques, c’est aussi beaucoup pour des raisons professionnelles : on ne quitte pas ses vaches laitières comme ça !

Que ce soit pour se reposer, se former, ou simplement se rapprocher du rythme de vie des proches, disposer de davantage de temps libre constitue l’une des préoccupations essentielles des éleveurs laitiers :

  • 81 % des éleveurs aimeraient avoir plus de temps libre en semaine
  • 61 % souhaiteraient se libérer plus souvent les week-end
  • 92 % souhaiteraient plus de temps libre dans l’année
  • 43 % souhaiterait prendre plus de vacances

En effet, être en charge d’une exploitation, et surtout de vaches laitières, demande une présence constante et quotidienne, qu’on appelle l’astreinte. Parmi ces travaux d’astreinte, la traite bi-quotidienne occupe une place importante. Mais il y a également le soin journalier des animaux, l’alimentation, la conduite des vaches au pâturage, l’entretien de l’étable… Autant de tâches à réaliser chaque jour, qui ne peuvent pas être différées !

Plus de temps libre pour améliorer la qualité de vie des éleveurs

Les éleveurs souhaitent améliorer leur qualité de vie, et c’est légitime. Il s’agit aussi d’harmoniser leur rythme de travail avec celui de leurs proches. Dans le passé, l’exploitation familiale était le modèle dominant. Souvent, la vie professionnelle et la vie familiale ne faisaient qu’un : les tâches liées à l’exploitation étaient partagées entre l’exploitant et son conjoint, et les enfants formés sur le terrain dans l’optique de succéder à leur père. Depuis une trentaine d’années, le modèle a beaucoup évolué : le conjoint est moins qu’avant issu du milieu agricole, et un foyer d’agriculteur sur deux déclare un revenu non-agricole. En pratique, le conjoint occupe alors un emploi permanent, le plus souvent salarié, avec horaires fixes, week-end libérés et congés payés. Autrement dit, du temps libre à partager !

A cela s’ajoute un grand nombre de petits et grands événements qui jalonnent la vie sociale, tombent à date fixe, et pas forcément à côté de la ferme : réunions familiales, mariages, anniversaires … Autant d’occasions qui exigent de s’absenter de l’exploitation, donc de « trouver une solution ». Mais à quel prix ?

Trouver un remplaçant, oui mais…

Certes, on peut essayer de « se débrouiller », pour une courte durée, en faisant appel aux voisins, à un ami, à la famille : des solutions aléatoires, de l’ordre du service demandé. Il existe aussi des services de remplacement, mis en place par les Chambres d’Agricultures, certaines caisses de la Mutuelle Sociale Agricole, des organismes professionnels et des associations. Pourtant, presque 80% des éleveurs ne comptent pas y faire appel dans l’année, et seuls 14% s’en serviront pour prendre des congés. Quels freins peut-on identifier pour expliquer ces chiffres ?

D’abord, ces services ont évidemment un coût : en moyenne, 150€ par jour (et le dimanche majoré à 50%). Même s’il existe un crédit d’impôt, cela représente une surcharge financière importante. Ensuite, le frein majeur au remplacement se situe sans doute à un autre niveau : il ne s’agit pas seulement d’assurer la continuité de l’activité de l’exploitation, mais de confier des animaux que l’on connaît parfaitement à quelqu’un qui les découvre.

La question est particulièrement cruciale en bio, dans laquelle l’éleveur accorde une importance extrême à l’observation du troupeau pour déceler d’éventuels problèmes de santé. Plus largement, la bio utilise de méthodes précises et spécifiques, qui rendent la question du remplacement d’autant plus exigeante et complexe. Difficile d’imaginer, en quelques heures, faire découvrir l’ensemble de l’exploitation, le troupeau, transmettre les consignes, et initier un remplaçant aux méthodes de la bio. Et de s’absenter ensuite l’esprit serein…

Capitaliser la transmission plutôt qu’intervenir au coup par coup

Dans ce contexte, on comprend la réticence des éleveurs laitiers bio, malgré leurs attentes, à s’absenter en confiance. Le service de remplacement, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est pas vraiment adapté à leurs besoins : son potentiel d’amélioration doit être exploré pour l’ajuster et l’adapter aux besoins concrets des éleveurs laitiers bio. La situation idéale ? Pouvoir recourir, autant que possible, à une personne récurrente qui, si elle n’est pas formée au bio au préalable, souhaite développer ses compétences en bio.

L’une des pistes à privilégier est de s’inspirer du compagnonnage. Plutôt qu’une simple substitution de personnes, il s’agit d’aller vers un système avec une dimension supplémentaire, qui capitalise la transmission de connaissance et de savoir-faire. Avec des retombées bénéfiques pour le remplacé comme pour le remplaçant : l’un bénéficiant d’un relais de confiance, qui lui permet de s’absenter dans les meilleures conditions, l’autre d’un apprentissage pointu des méthodes bio, en situation professionnelle. Sans oublier qu’à moyen terme, c’est aussi une façon de former et d’assurer la relève : alors que d’ici 2025, plus du tiers des exploitations laitières normande sera concerné par les départs à la retraite, la pérennité des exploitations laitières bio françaises est en jeu. Etre conscient de ces enjeux majeurs et déterminé à agir sans plus attendre, c’est ce qui motive le combat de Faire Bien pour pérenniser le métier d’éleveur laitier bio.

**L’Insee définit les vacances comme « quatre nuits consécutives passées hors du domicile », hors déplacements professionnels.

Sources :  WebAgri ; Actualité Agricole ; Agriculteur normand ; Insee ; Terre Net ; MSA ; De plus en plus de conjoints d’agriculteurs travaillent hors de l’exploitationL’attente des éleveurs par rapport à l’évolution de leur métier et leur onditions de travailLes éleveurs bovins laitiers face au remplacement