Rencontre avec Benoît, maraîcher sur sol vivant à la Ferme de Cagnolle en Dordogne  

Non seulement il en est convaincu, mais en plus il le prouve : faire pousser des fruits et légumes bio sans travailler le sol, c’est l’une des solutions les plus viables et durables économiquement, humainement, et pour l’environnement !

Maraîcher sur sol vivant et paysan militant, Benoît cultive ses légumes mais se dépense aussi sans compter pour former les futurs agriculteurs aux techniques agroécologiques qu’il perfectionne depuis 13 ans à la Ferme de Cagnolle.

Devenir paysan, un choix de vie

Rien, ou presque, ne prédisposait Benoît à devenir paysan : sans lien familial avec le milieu agricole, élevé en ville, il entreprend des études d’économie qui s’achèvent par un “Master en stratégie et finances d’entreprises”. Mais dès son entrée dans la vie active, le fossé entre ses aspirations personnelles et les missions proposées se creusent. Il comprend vite que cet univers ne lui convient pas : “J’ai pris ma décision et fais le choix de me marginaliser, d’aller vers quelque chose de plus alternatif …”, ajoute-t-il en souriant. “Ca a été le retour à la terre !”.

A 23 ans, il s’installe sur 13 hectares à Saint-Amand-de-Belvès (24) et se forme seul sur le terrain, en autodidacte. Carmen, rencontrée en 2013, vient lui prêter main forte. Deux enfants, dont elle s‘occupe actuellement à temps plein, viennent agrandir la famille. Aujourd’hui, fruits et légumes bio poussent en abondance sur les terres de la Ferme de Cagnolle : 5 hectares de noyers, 2 hectares de verger diversifié, avec une vingtaine de variétés de légumes…

Le couple s’est d’abord lancé d’abord dans un projet agro-touristique : “Nous pensions nous libérer des contraintes économiques grâce à la table d’hôte à la ferme. Mais au fil des ans, j’ai eu envie de me consacrer davantage à la production agricole : les deux activités de front, ce n‘était pas faisable”.

En s’intéressant de près à l’impact que pourrait avoir un autre modèle agricole sur l’environnement, la conception durable de la permaculture lui paraît particulièrement intéressante. Benoît a désormais trouvé une manière de produire efficacement : le maraîchage sur sol vivant.

L’enfant de la ville devenu paysan reconnaît que les débuts sont ardus : “Je n’étais pas aussi débrouillard que si j’avais été élevé à la campagne, il m’a fallu tout apprendre !”. Mais la volonté est là, et Benoît n’a aucun regret : “Etre paysan, c’est là où, malgré tout le boulot, il existe le plus grand espace de liberté !”. Il n’oublie pas de souligner que cette liberté a un prix : une énorme charge de travail.

Maraîcher sur sol vivant

Le maraichage sur  sol vivant : un  modèle durable et résilient

Si le bio, sans pesticides ni intrants chimiques, s’est imposé d’emblée à la ferme de Cagnolle, Benoît a cherché à aller plus loin. Ne plus travailler le sol, pour qu’il conserve une activité biologique intense, lui apparaît comme la solution pour une production maraîchère performante et durable.

On sait que la culture épuise les sols, et que plus les sols sont épuisés, plus il faut nourrir artificiellement les plantes qui n’y trouvent plus le nécessaire : un cercle vicieux aux conséquences désastreuses ! Au contraire, détaille Benoît, “quand on opte pour la stratégie du sol vivant, avec une forte activité biologique, bien structuré, on n’a pas à nourrir les plantes avec des intrants ! Et le sol ne s’épuise pas, il se régénère et reste fertile sans aide extérieure”.

Il énumère les avantages de ce choix en rupture avec les méthodes traditionnelles : augmentation des rendements, stockage du carbone, fertilisation naturelle des sols, culture sans irrigation, sans oublier une meilleure qualité nutritionnelle de la production… Bien sûr, cela suppose de mettre en place des techniques particulières : il ne suffit pas de ne rien faire, mais au contraire d’optimiser toutes les ressources pour y parvenir.

“Ces problématiques ne sont pas neuves : elles ont déjà été posées dans les années 70. Après cette première vague pionnière, plein de questions sont restées en attente. Une seconde vague a pris le relais dans les années 2000. Aujourd’hui, on a atteint un savoir-faire qui permet d’affirmer que c’est un maraîchage qui fonctionne bien, viable économiquement et agronomiquement !”, ajoute-t-il.Un succès qui encourage Benoît à continuer ses recherches pour améliorer ces techniques, mais aussi à partager largement le fruit de ses expériences.

Maraîcher
©Ferme de Cagnolle

Un lieu de vie, de production et de formation

Lieu de vie et de production agricole, La Ferme de Cagnolle est aussi un centre de formation à l’agroécologie.  Après avoir ouvert ses portes quelques années aux wwoofeurs, l’optique se professionnalise. Aujourd’hui, avec les stagiaires qu’il accueille pour les former à ces techniques de maraîchage, la question est plus pragmatique : “Comment gagner sa vie avec du maraîchage sur sol vivant ?”.

De formation autodidacte, Benoît sait combien il est important d’échanger et de pouvoir bénéficier de l’expérience des autres : pour toucher un plus large public, il publie aussi des vidéos sur la chaîne You Tube la Ferme de Cagnolle.

Support expérimental, militant, la Ferme de Cagnolle est aussi une ferme pilote pour un projet de comptabilité socio-environnementale, conduit avec Fermes d’Avenir. L’idée, c’est qu’une ferme n’est pas une entreprise comme une autre, pour laquelle le bilan est négatif si elle dépense plus qu’elle ne gagne. Une ferme est constituée d’un triple capital : financier, humain, et environnemental. Prendre en compte l’ensemble donne une toute autre vision : par exemple, en considérant un bilan financier moyen mais un fort impact positif sur l’environnement. “L’analyse des sols à la Ferme de Cagnolle a montré qu’on a stocké plus de 2000 tonnes d’équivalent CO2 ! Une belle performance, dont aucun bilan ne tient compte actuellement…”, observe Benoît. Forger des indicateurs de suivi, de niveau de préservation, chiffrer l’ensemble font partie du projet en cours.

©Ferme de Cagnolle

La rentabilité, mais pas à n’importe quel prix

Pour Benoît, cet engagement lourd de temps et d’efforts, est à l’aune de la gravité des enjeux : “Il est urgent de revoir notre manière d’appréhender l’agronomie !”, souligne-t-il. “Le maraîchage sur sol vivant n’appauvrit pas les sols, et crée de la richesse : c’est la preuve que l’homme peut faire autre chose que détruire et épuiser. Il peut aussi, par l’activité agricole, recréer des endroits avec plus de fertilité et d’abondance ! Plus on produit de plantes, plus le sol est riche, plus on peut produire : c’est un formidable cercle vertueux !”.

A plus large échelle, ce pourrait être une réponse aux enjeux climatiques et environnements actuels : “Ce qu’on montre sur notre ferme, c’est que tous les problèmes environnementaux pourraient être réglés si on passait à ces techniques de production à l’échelle planétaire »…

Sans se plaindre de sa situation, il rappelle que “c’est dur, beaucoup de paysans ne s’en sortent pas. On s’en sort bien mais on pourrait s’en sortir mieux, aux dépens de ce qui est fondamental pour moi. Plus de rentabilité avec un impact humain ou environnemental négatif ? Renoncer à expérimenter pour faire progresser la permaculture ? C’est ce que je ne veux pas sacrifier !”.

Alors, pour compléter la vente de la production de la ferme sur les marchés et en circuit court, ce sera la transformation : dès cet été avec des jus bio – pastèque, melon, tomates…– et des soupes cet hiver. Trouver des solutions sans renoncer à ses convictions, un message à l’image du parcours de ce néo-rural.