Rencontre avec Dominique Eve, formateur élevage au CFPPA de Coutances (Manche)

Formateur élevage au CFPPA de Coutances (50), Dominique Eve commence par rappeler le contexte : “ La Manche est le premier département normand, en nombre d’exploitations laitières comme de quantité de litres livrés[1].  Ici, quand on parle installation, on pense d’abord au système laitier ».

©CFPPA Coutances

Issu du milieu agricole (ses parents et son frère étaient éleveurs laitiers et son neveu a repris la ferme familiale), ce formateur élevage a d’abord longtemps enseigné aux classes de BTS avant de poursuivre avec de la formation pour adultes au CFPPA de Coutances. Parallèlement, il participe aux recherches du CASDAR “Résilait” (résilience des systèmes laitiers biologiques) avec l’ITAB et l’INRA depuis 2017. Arrivé à la soixantaine, et presque au terme de sa carrière, c’est avec une longue expérience et une vraie connaissance du terrain que Dominique Eve observe la situation actuelle et l’évolution du public en formation.

Les adultes en formation sont de moins en moins issus du milieu agricole

Pour s’installer en agriculture, le diplôme de référence est le Brevet Professionnel Responsable d’Exploitation Agricole (BPREA), qui donne accès à l’aide à l’installation, et vient valider une année de formation à temps complet. “La majorité des candidats inscrits au CFPPA n’est plus issue du milieu agricole : 90% sont des personnes qui souhaitent changer de métier et de vie,  ceux qu’on appelle des néo ruraux”, explique-t-il. “Ils  démarrent de zéro, et sont plutôt tentés par la vente directe de produits laitiers, en circuits courts ou intermédiaires : crème, beurre, yaourts, fromage…  Ils ont souvent un projet en bio, avec un petit élevage de moins 10 vaches.”

Pour l’année 2019/2020, seuls 4 candidats sont inscrits en élevage au CFPPA de Coutances : 1 conjointe d’exploitant et 3 avec des projets en circuits courts (1 chèvre, 1 bovin lait, 1 bovin viande). Ainsi, “jusqu’à il y a 4 ou 5 ans, la moitié des candidats en formation laitière étaient des conjoints d’exploitants : souvent des femmes qui voulaient changer d’activité et retourner à la ferme travailler avec leur mari. Depuis deux ans, ce public a fondu”.  Et il ajoute : “Ils se trouve qu’ils sont tous en bio ! Bien sûr, le panel est trop réduit pour être représentatif,  mais l’augmentation du bio est quand même notable sur ces dernières années”. Sur le site du CFPPA, la ferme est d’ailleurs en bio depuis 4 ans.

©CFPPA Coutances

Pour soutenir le développement du bio en élevage laitier, Dominique Eve s’est beaucoup investi, en collaboration avec le Directeur du CFPPA de Coutances, dans la création d’un certificat de spécialisation en élevage laitier bio. L’objectif : approfondir et développer la formation sur les aspects techniques du bio, comme la santé animale et la valorisation de l’herbe. Ce projet innovant voit le jour en 2017, avec pour cible le public du Grand Ouest. Mais malgré l’engagement collectif et les soutiens apportés, dont celui de la Chambre d’Agriculture, il n’y a pas eu assez de candidats pour ouvrir la formation. La déception est là, mais le formateur ne s’avoue pas vaincu et continue de travailler sur ce projet qui lui tient à coeur : “Il faut retravailler le projet, en établissant par exemple un calendrier de formation qui serait en partie sur le terrain, pour le pâturage par exemple : une formation moins gourmande en temps, donc plus accessible à tous”.

Dans le groupe en formation pour le diplôme du BPREA, certains s’installeront en bio, d’autres en conventionnel : “Les 1200 heures de formation ne permettent pas d’approfondir sur les techniques bio. Les diplômés devront compléter leur parcours avec des formations courtes sur le pâturage, les soins alternatifs…”. S’il souligne cette lacune, Dominique Eve voit tout de même un intérêt à ne pas cloisonner les “bio” et “non bio” pendant la formation : « Les échanges entre participants sont enrichissants. Ils arrivent avec des convictions, parfois même des a priori, et puis on voit des évolutions. A force de se côtoyer, certains finissent par changer de projet concernant leur mode de production ! ».

Les exploitants cédants peinent à trouver des repreneurs

Dominique Eve se fait aussi l’écho des préoccupations actuelles quant aux installations en élevage laitier : “On sent actuellement, malgré des prix plus rémunérateurs qu’avant, de grosses difficultés à trouver des repreneurs. Je reçois régulièrement des mails d’agriculteurs de ma connaissance, un peu désespérés parce qu’ils ne trouvent pas de repreneurs. Beaucoup de projets de reprise sont des agrandissements, et ce n’est pas l’option la plus satisfaisante pour les cédants… »

©CFPPA Coutances

Et d’évoquer les freins les plus susceptibles d’explique cette désaffection : “Pour ce qui est de l’élevage, quand on ne vient pas du milieu agricole, on n’est pas forcément à l’aise à l’idée de s’occuper de gros animaux comme les bovins. Moutons et chèvres génèrent moins d’appréhension !”.

Et puis, bien sûr, il y a la charge économique qui entrave les installations : “L’investissement pour s’installer est très lourd : achat du cheptel, bâtiment, installation de la salle de traite, robots… On peut considérer qu’à moins de 400000€ d’investissement, c’est difficile de se lancer”, constate-t-il. “Sans oublier les astreintes, telle que la traite biquotidienne, qui peuvent faire craindre aux jeunes une moins bonne qualité de vie que dans d’autres métiers.”

Il faut davantage faire connaître les potentiels du Grand Ouest 

C’est avec regret que Dominique Eve constate aussi que “certaines fermes en bio  repartent en conventionnel, faute de repreneurs”. Il en est pourtant convaincu : « Le bassin Grand Ouest* a un énorme potentiel pour installer des éleveurs laitiers bio : le climat est très favorable, les sols de bonne qualité et les coûts de production faibles. On peut y faire beaucoup de pâturage : 11 mois de l’année pour mon voisin éleveur par exemple ! ».

©ITAB

« La Normandie est une région vraiment adaptée à l’élevage, par rapport à d’autres régions françaises, qui manquent de fourrage ou souffrent d’épisodes de sécheresse… Lorsque le groupe d’étude du CASDAR est venu à Coutances à l’été 2018, ceux installés en Loire Atlantique ou dans le Sud Ouest étaient un peu jaloux en voyant nos prairies bien vertes par rapport aux leurs! ».

« Le bassin Grand Ouest possède d’énorme atouts en termes de ressources naturelles », poursuit-il, « mais on ne le sait pas assez ». Comment les faire connaître davantage, à un public plus large ? « La presse agricole, comme la région, pourraient intensifier la communication sur ce thème. Il faut faire passer le message aux jeunes agriculteurs, parce que la relève en élevage laitier est un enjeu de taille ! Et puis, j’ajouterai qu’il manque encore de laiteries bio dans le coin : le lait s’en va sur des départements voisins, comme l’Ille-et-Vilaine. Ce serait bien de produire et de transformer localement ! ».

*Bassin Grand Ouest : Bretagne, Normandie hors Eure, Pays de la Loire


[1] http://agreste.agriculture.gouv.fr/publications/chiffres-et-donnees/article/enquete-annuelle-laitiere-2018