Rencontre avec Philippe DESHAYES, Directeur du CFPPA de Coutances

Directeur du CFPPA de Coutances (Manche) depuis près de vingt ans, Philippe Deshayes est un observateur avisé du monde de l’élevage laitier, comme du public adulte en formation agricole. S’interrogeant sur les leviers à mettre en place pour assurer le renouvellement des générations, il est convaincu que l’élevage laitier bio est un choix d’avenir et s’engage pour le faire savoir et relever le défi.

©CFPPA Coutances

Lui-même fils d’agriculteur, Philippe Deshayes s’est consacré depuis ses débuts aux problématiques du monde agricole : après un diplôme d’ingénieur agricole (spécialisé en élevage et ingénierie de formation),  il devient appui technique pour un programme de développement rural en Afrique, puis “consultant structuration filière agricole” au service d’organisations agricoles. Arrivé à la quarantaine, il se spécialise en formation continue et occupe le poste de délégué régional du fonds de formation pour agriculteurs VIVEA (ex FAFEA). En 2003, il devient directeur du CFPPA de Coutances, poste qu’il occupe toujours à l’orée de la soixantaine. Fort de ce parcours diversifié, Philippe Deshayes partage ses observations sur les tendances actuelles et les défis que la formation agricole pour adultes doit relever pour faire face aux enjeux de demain. 

La demande pour la “formation élevage” en baisse

Avant toute chose, le directeur du CFPPA de Coutances précise que chaque centre de formation est différent et que cet état des lieux* est propre à son établissement.

Concernant le public en formation, il constate qu’avec 49% femmes et 51% d’hommes, la parité est quasiment atteinte. Le spectre d’âge est large : 37% a entre 25 et 30 ans,  50% a 30 ans ou plus. Et la grande majorité du public en formation adulte n’est pas issue du milieu agricole.

Il observe également une forte augmentation du niveau d’étude à l’entrée en formation : plus des deux tiers du public possède a minima un diplôme de  licence, 15% est diplômé du bac, et seulement 10% sans bac. “Peu de candidats visent le salariat : ils se forment davantage pour devenir responsable d’exploitation, d’où la corrélation avec le niveau d’étude”, ajoute-t-il.

Au CFPPA de Coutances, les formations diplômantes les plus demandées sont : le maraîchage bio, paysan-boulanger (spécialisation qui n’existe qu’au CFFPPA de Coutances), en enfin l’élevage. “Nous sommes dans la Manche, le plus grand département français pour l’élevage, et pourtant les demandes en élevage sont en baisse”, déplore Philippe Deshayes.

“La formation en bovins lait est presque devenue minoritaire. Il y a une tendance à l’ouverture à d’autres types d’élevage : 20 à 50%, suivant les années, sur l’élevage ovin. Cette diversification s’exerce au détriment de l’élevage laitier, alors que la demande représentait 80% il y a dix ans ! Le public était alors majoritairement des conjoints d’exploitants, ou des personnes issues du milieu agricole. Aujourd’hui, il s’agit davantage de reconversions, avec plus d’attrait pour les petits ruminants”.

Redonner l’envie d’aller vers l’élevage laitier bio

Malgré cette désaffection, Philippe Deshayes est convaincu que “le public existe : il faut leur montrer, à travers des expériences vécues, que c’est jouable”. C’est avec cet objectif que le CFPPA a, par exemple, soutenu le film documentaire  “Un autre regard”, réalisé par des stagiaires du CFPPA de Coutances en reconversion professionnelle.

Le film, qui s’interroge sur les réalités de l’installation en agriculture bio après quelques années de vie paysanne, va à la rencontre de Pierre, éleveur laitier transformateur en fromage fermier, Wilfried, éleveur porçin bio, Tanguy, paysan boulanger et Annick et Thibault, maraîchers. Joies, réussites, doutes et difficulté parfois, chemin parcouru par ceux qui ont voulu “mettre en pratique un rêve” : un beau témoignage sur des choix de vie engagés et inspirants !

C’est aussi par les formations proposées au CFPPA que Philippe Deshayes se mobilise pour l’élevage bio, d’autant que l’exploitation agricole, installée depuis la création du lycée en 1968, s’est depuis quatre ans convertie à l’agriculture bio pour la production de lait et de pommes. En 2017, il a souhaité mettre en place un certificat de spécialisation en élevage laitier bio pour approfondir et développer la formation sur les aspects techniques du bio, ce que le BPREA ne permet pas de faire. Malheureusement, faute d’un nombre suffisant de candidats, le projet n’a pas vu le jour. Pour autant, Philippe Deshayes ne s’avoue pas vaincu : “Nous devons continuer à réfléchir à ce projet, en travaillant sur ce qui a fait obstacle”.

©CFPPA Coutances

Redonner le goût de l’élevage laitier bio, c’est aussi ce qui a motivé son engagement aux côtés de Faire Bien et du Service Remplacement Normandie pour créer le projet innovant de La Pépinière, un programme pour former la nouvelle génération d’éleveurs laitiers bio en Normandie qui démarre dès septembre 2020.

« Avec La Pépinière, nous nous adressons à un nouveau public en reconversion professionnelle. Nous voulons les accompagner vers le métier, en donnant plus de place et de temps à la découverte par l’immersion et la pratique, dès le début de la formation », explique-t-il. « Rencontrer les éleveurs bio, parler avec eux de leur choix de vie, découvrir la diversité des parcours, partager leur quotidien sur leur exploitation me paraît essentiel pour conforter, ou non, un projet professionnel. Commençons par le terrain et l’humain, avant la théorie ! ».

Se mobiliser face à l’enjeu du renouvellement des générations

“La situation actuelle est compliquée et très préoccupante”, souligne Philippe Deshayes. “Il va y avoir beaucoup de départs à la retraite. Comment s’assurer du maintien des exploitations laitières dans la région ? Comment conserver le modèle français, familial et à taille humaine pour ne pas aller vers le modèle industriel ?”.

En premier lieu, “il faudrait que les agriculteurs puissent faire que leurs enfants continuent dans ce monde là, mais la situation économique est compliquée, surtout en conventionnel…”, regrette le directeur du CFPPA. “Et puis, il y a les nouveaux porteurs de projet : qu’est-ce qui pourrait attirer ces candidats à bon niveau scolaire vers l’élevage ? Le maraîchage bio est très attractif : nous devons trouver comment faire en sorte que l’élevage bio le soit aussi.”

Parmi les freins possibles, celui de l’astreinte est facilement identifiable : le remplacement doit permettre de le contourner et se développer pour que les éleveurs gagnent en qualité de vie. “C’est à nous de valoriser le modèle pour créer des vocations d’éleveurs laitiers bio. Il y a un potentiel, et je suis partant pour faire le pari ».


CFPPA : Centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricole, organisme public de formation agricole  destiné aux adultes, dépendant du Ministère de l’Agriculture

BPREA : Brevet Professionnel Responsable Entreprise Agricole

*Chiffres 2019