A l’occasion du bilan annuel*, le Président de la Fédération Nationale des SAFER a lancé un cri d’alarme : l’élevage français est en danger ! Pas assez de repreneurs, des jeunes qui se détournent de la filière et un contexte de concentration des fermes et d’agrandissement des exploitations faisant obstacle à l’installation, voilà autant de facteurs qui mettent en péril le renouvellement des générations. La situation est préoccupante : il est urgent de réagir pour maintenir la vitalité des territoires et l’autonomie alimentaire française !

Vers la disparition de l’élevage en France ?

Informées de tous les projets agricoles et ruraux depuis 60 ans, les Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) sont en première ligne pour suivre et analyser les évolutions sur nos territoires. Et le bilan dressé est pour le moins inquiétant. La diminution des exploitations d’élevage, entre autres en bovins lait, est drastique : entre 1988 et 2016, 76 % des fermes laitières ont disparu.
Parmi les facteurs qui expliquent cette désaffection, les coûts élevés de reprise, la volatilité des marchés et l’évolution de la société participent à faire douter les candidats à l’installation.

« Des exploitations d’élevage ne trouvent pas de repreneur. Les jeunes se détournent de ces filières » : c’est ce que constate Emmanuel Hyest, le président de la Fédération Nationale des Safer, à l’occasion du panorama des « marchés fonciers ruraux en 2019 ». Selon son analyse, « l’élevage est en danger », d’autant que le risque de raréfaction des repreneurs est majeur, au moment même où de nombreux exploitants s’apprêtent à partir en retraite : 1/3 d’entre eux ont aujourd’hui entre 50 et 60 ans.

L’élevage cède progressivement l’espace aux cultures céréalières : « Nous nous dirigeons vers une uniformisation et un appauvrissement irréversible de nos campagnes », déplore Emmanuel Hyest. « Pourtant l’élevage est un facteur premier de la diversité de nos territoires, de nos paysages. Sans élevage, pas d’agronomie, pas d’équilibres dans les grands cycles de production, pas de valorisation des prairies. Sans élevage, nous perdrons aussi de la biodiversité, des milieux ouverts et uniques.”

Si l’équilibre et la résilience des territoires sont menacés par le déclin des exploitations d’élevage, c’est aussi la garantie de notre souveraineté alimentaire qui est en jeu… Une question d’autant plus cruciale au vu de la crise sanitaire inédite que nous vivons aujourd’hui : “Comment adapter notre agriculture aux enjeux liés à cette crise ? Comment être au plus près des nouvelles attentes des citoyens (ou consommateurs) ? Comment territorialiser nos productions pour limiter les effets négatifs des échanges mondiaux ?” sont autant de questions que soulève Emmanuel Hyest.

La course à l’agrandissement bloque l’accès au foncier

La course à l’agrandissement des fermes, favorisé par des montages sociétaires, est une des tendances majeures de ces dernières années. Or la concentration des terres en France conduit souvent à des systèmes de production qui génèrent moins de valeur ajoutée et d’emplois.

La Safer observe une diminution régulière du nombre d’exploitations : de 2,3 millions en 1955 à 437 000 en 2016, avec une forte augmentation des surfaces exploitées : de 28 hectares en moyenne en 1988 à 63 hectares en 2016. Au-delà de cette augmentation générale de la taille des exploitations, un phénomène de concentration des exploitations et l’apparition de structures de plusieurs milliers d’hectares sont notables. Cette concentration pose problème, en bloquant l’accès au foncier aux autres exploitations et en faisant obstacle à l’installation.

Derrière la diminution globale du nombre d’exploitations, se dessinent deux tendances opposées : la diminution du nombre d’exploitations individuelles, et parallèlement la progression des formes sociétaires d’exploitation (GAEC, EARL, SCEA, SA ou SARL à vocation agricole). Selon la Safer, la concentration des fermes déjà à l’œuvre, risque de s’accentuer. En cause, la régulation actuelle qui ne parvient pas à empêcher la course à l’agrandissement des exploitations de grandes cultures, réalisée en partie aux dépens d’exploitations d’élevage.

En l’état, il est quasiment impossible à la Safer de réguler le mécanisme du transfert de parts de société, qui permet de céder une exploitation agricole “par petits bouts” sans encourir la préemption de la Safer : « Environ 80 % de ces transmissions de parts sociales sont réalisées au sein de la famille et ne posent pas problème, mais 20 % d’entre elles aboutissent à des concentrations et représentent plus de surfaces agricoles transférées que la Safer n’en dispose pour l’installation des jeunes agriculteurs. »

Une nouvelle loi foncière qui se fait attendre

« La loi du plus fort ne doit pas prévaloir dans l’affectation des ressources les plus rares comme le foncier », martèle Emmanuel Hyest. Il appelle de ses voeux une nouvelle loi foncière pour réguler ces cessions, parfois opaques, d’exploitations agricoles : “En cette période de crise, plus que jamais, il faut trouver le courage de rénover la régulation du foncier en l’étendant au marché des parts sociales.”

Une nouvelle loi, réclamée avec insistance par la Safer comme par l’ensemble des acteurs agricoles, annoncée par le gouvernement pour 2020… Mais au sortir du confinement (juin 2020), le ministre de l’agriculture Didier Guillaume a annoncé que cette loi ne verra « probablement » pas le jour d’ici à la fin du quinquennat, faute de temps. « Nous avions envisagé de faire ce texte foncier au printemps 2021, mais je crois qu’il faut se parler franchement : on aura du mal », a déclaré le ministre. « Tout ce qui pourra être pris par décret, par arrêté, de façon règlementaire, nous le prendrons », a-t-il néanmoins ajouté, évoquant « les sociétés capitalistiques qui achètent des terrains » : « il est hors de question de reculer sur le sujet ».

Une réponse considérée comme insuffisante par dix organisations, dont la Confédération paysanne, la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB), Terre de liens, Greenpeace ou la fondation Nicolas Hulot, qui exhortent le gouvernement à inscrire ce texte à l’agenda législatif 2021. Partageant les inquiétudes de la Safer, le collectif estime que la refonte de la loi foncière actuelle est « indispensable et urgente » pour faciliter l’installation de nouveaux paysans et la transmission des fermes en agroécologie.

*Communiqué Safer, 28 mai 2020 : https://www.safer-grand-est.fr/actualites/les-marches-fonciers-ruraux-2019-110

Sources :
https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/agriculture-alerte-donnee-sur-la-concentration-des-fermes-6855416
https://www.safer.fr/app/uploads/2019/02/Rapport-Orientation-du-Groupe-Safer.pdf
http://www.web-agri.fr/actualite-agricole/politique-syndicalisme/article/la-loi-fonciere-ne-verra-pas-le-jour-d-ici-la-fin-du-quinquennat-1145-169778.html
https://www.pleinchamp.com/actualite/actualites-generales~dix-organisations-demandent-une-loi-fonciere-pour-2021