« Sous l’ombre de l’arbre », ce sont quatre futurs ingénieurs agronomes convaincus de l’importance du rôle des arbres dans l’agriculture. Ensemble, ils ont décidé d’entreprendre un grand voyage dans 8 pays différents à la rencontre d’agriculteurs qui pratiquent l’agroforesterie : une formidable aventure de 4 mois dont ils rapportent un film documentaire. L’un des participants, Ali, nous en dit plus sur cette expédition et répond à nos questions depuis la Croatie, sur la côte Dalmate, alors que l’équipe s’apprête à prendre la route du retour après quatre mois d’itinérance. 

Sous l’Ombre de l’Arbre

Associer les arbres et la culture, un modèle à redécouvrir

Louise, Antoine, Lucas et Ali sont quatre jeunes étudiants à AgroParisTech, futurs ingénieurs agronomes. Si leur intérêt pour les enjeux agricoles est évident, ils se sentent aussi très concernés par la question du rapport entre agriculture et environnement, et en particulier par les menaces qui pèsent sur l’agriculture : bouleversements climatiques, perte de biodiversité, baisse de fertilité des sols… « Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, on a parié sur une agriculture de rente monospécifique à hauts rendements, impliquant chimie, mécanisation et remembrement. Si ce modèle a permis de produire des quantités suffisantes pour nourrir l’humanité, il pose des problèmes majeurs au niveau du climat et de la biodiversité », explique Ali.

A la recherche de pistes d’avenir et de pratiques bénéfiques, ils en viennent à se passionner pour l’agroforesterie, qui consiste à associer arbres et cultures. « Certaines méthodes ancestrales permettent d’allier haut rendement et respect de l’environnement. L’agroforesterie est une pratique innovante inspirée de ces savoir-faire anciens, qui consiste à allier plusieurs espèces végétales de hauteurs différentes sur une même parcelle, avec éventuellement de l’élevage », ajoute-t-il. « Entre autres avantages, cette combinaison permet de d’augmenter le stock de carbone dans le sol et dans le bois, de réduire le travail du sol et l’utilisation d’engrais et de pesticides, d’augmenter la biodiversité des zones cultivées, de diversifier le revenu des agriculteurs, de fertiliser les sols et de les protéger contre l’érosion et la sécheresse »…

Les voilà donc décidés à consacrer leur année de césure à ce qui pousse « Sous l’Ombre de l’Arbre », nom choisi pour leur association, afin d’étudier les impacts positifs de cette pratique et de les faire connaître au plus grand nombre.

Sous l’Ombre de l’Arbre

Sur la route de l’agroforesterie

Et pour montrer les différentes façons de pratiquer ce mélange, quoi de mieux qu’une grande enquête à travers plusieurs pays ? Persuadés qu’on a beaucoup à apprendre des autres pour enrichir nos savoir-faire, ils transforment cette étude scientifique en une grande aventure : un périple de 4 mois depuis les Balkans jusqu’en Asie Centrale, en passant par la Turquie et le Caucase. Leur objectif est d’étudier l’introduction de l’arbre dans les systèmes agricoles, pour mesurer ses intérêts agronomiques, économiques, sociaux et environnementaux : « Nous travaillons avec les étudiants en école d’agronomie des pays que nous irons explorer pour aller à la rencontre des agriculteurs locaux. Nous pourrons alors interviewer les agriculteurs sur ce que leur apporte l’arbre dans leur ferme, et sur leur vision de l’agriculture de demain ». 

Si la crise sanitaire est venue mettre quelques bâtons dans les roues de leur expédition, leur motivation et leur énergie restent entière : ils ont quand même visité 8 pays (Croatie, Bosnie Herzégovine, Serbie, Kosovo, Albanie, Turquie, Arménie, Georgie ) sur les 14 initialement prévus. Soutenus dans leur projet par leur école, et en partenariat avec l’Association Française d’Agroforesterie et l’Initiative 4 pour 1000, ils ont développé leurs contacts avec les universités locales, en particulier avec les enseignants-chercheurs et les étudiants qui s’intéressent à l’agroécologie et l’agroforesterie, pour organiser et préparer les visites et rencontres sur place.

Sous l’Ombre de l’Arbre

Reste ensuite à rassembler des fonds pour financer leur expédition, grâce à une collecte sur la plateforme participative Blue Bees. Les voilà prêts à se lancer fin avril dans ces quelques milliers de kilomètres en train et en bus : « Nous faisons l’intégralité de notre périple sans prendre une seule fois l’avion ! Ça limite beaucoup l’impact carbone de notre voyage, ce qui a beaucoup d’importance pour nous, pour rester en cohérence avec les valeurs qui nous portent dans ce projet », ajoute Ali.

Des hommes, des femmes et des paysages : rencontres inoubliables

Le programme du voyage est dense : fin avril, ils quittent la Serbie après 3 semaines d’expédition, direction le Kosovo. Mi-mai, les voilà en Bosnie Herzégovine. Le troisième mois d’expédition les emmène à la découverte des systèmes agroforestiers de Turquie…

En chemin, ils multiplient les rencontres et les interviews. Parmi les plus marquantes, « celle avec Resat », raconte Ali. « Il a 70 ans mais en fait dix de moins. Il cultive avec son fils des oliviers, des noyers et prend soin de 200 ruches en Turquie, sur la péninsule de Gallipoli, dans un fantastique climat méditerranéen. Son histoire personnelle est très émouvante : lorsqu’il nous a parlé du temps où il a dû émigrer en Allemagne en abandonnant son fils en Turquie, ses yeux se sont remplis de larmes. Un moment unique et très touchant… Que nous venions l’interviewer l’a ému, comme si c’était une forme de reconnaissance de son travail. C’est bien normal : son travail est un modèle de respect des abeilles et de l’environnement. Et surtout… son miel est un délice ! ».

Sous l’Ombre de l’Arbre

« On a vu beaucoup de paysages et de régions sublimes : en Albanie, en Croatie, en Turquie… », poursuit Ali. « Si on devait n’en choisir qu’une, ce serait Zadar en Croatie chez Alan et Sandra. Le paysage est fantastique : des montagnes majestueuses plongent dans l’Adriatique. Alan lui-même fanfaronne devant le paysage et nous dit: « Je vis en vacances » ! On a été tellement conquis par cet endroit qu’on a décidé de revenir chez eux à la fin du voyage. Alan et Sandra auront été les premiers et les derniers agriculteurs rencontrés et interviewés. Le courant est parfaitement passé avec eux : on a fêté un anniversaire ensemble, on a trinqué, on a joué au beach-volley… C’est notre nouvelle famille en Croatie et on est bien contents que ce soit dans ce petit paradis ! ».

Si les quatre voyageurs se félicitent de leur périple, leur aventure n’a pas toujours été aussi simple que sur le papier ! Ainsi, le passage de la frontière turco-géorgienne : « On voulait passer en Géorgie, via le poste frontière situé à 10km d’Akhaltsikhé, la ville où on avait notre prochaine interview. Nous y arrivons vers 15 heures. Là, aucune voiture, les douaniers turcs sont assis à l’ombre d’un mûrier à boire du thé. Ils nous disent que le poste est fermé aux particuliers, seulement ouvert pour le transit de marchandises. Finalement, on a dû faire 5 heures de route pour pouvoir entrer en Géorgie, alors que nous étions si près du but ! », sourit Ali.  « Le lendemain, on a dû faire le même trajet, côté géorgien, pour rejoindre Akhaltsikhé. Après quelques kilomètres sur une route asphaltée à zigzaguer entre des vaches broutant sur le bas-côté, on commence à rouler sur de la piste : 3 heures pour faire 30 km, c’est vous dire comme la route était chaotique… On a même été arrêtés par un combat de taureaux ! Arrivés finalement à Akhaltsikhé, c’était la délivrance ! ».

L’agroforesterie, vue d’ailleurs

Au fil du périple, les quatre futurs ingénieurs agronomes ont vu leurs connaissances et leur perception de l’agroforesterie évoluer : « Déjà, on n’a jamais rencontré d’agriculteur qui utilisait le terme agroforesterie. Pour la majorité des agriculteurs qu’on a rencontrés, voir des arbres dans les champs est quelque chose de normal : c’est juste de l’agriculture ! Le mot agroforesterie est donc artificiel, mais dans notre contexte français il est nécessaire d’en avoir un pour être capable d’expliquer et de promouvoir des pratiques plus durables », observe Ali.

Ils ont aussi, sur le terrain, vu les bénéfices concrets de cette pratique : « Pas loin de Çanakkale, en Turquie, nous avons rencontré Aydin dans une région oléicole où le morcellement des surfaces oléicoles a conduit les agriculteurs à adopter des systèmes agroforestiers. Aydin cultive des haricots plats sous ses oliviers. Une culture maraîchère qui dégage, à surface égale, un revenu 5 fois supérieur à la production oléicole ! Cela lui permet de maximiser le rendement de sa surface, en exploitant un grand atout de la Turquie : de l’irrigation à un prix dérisoire. La Turquie nous a permis de voir des systèmes très inspirants : je pense aussi à Birsan, un jeune agriculteur turc de 33 ans, installé au bord de la Mer Noire. C’est une région couverte de vergers de noisetiers (la Turquie est à l’origine de 70% de la production mondiale). Birsan nous a expliqué son projet d’associer noisetiers et moutons pour mieux gérer l’enherbement et la fertilisation de son verger mais aussi « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier » »… 

Sous l’Ombre de l’Arbre

« L’agroforesterie est souvent associée à des pratiques durables comme l’agriculture biologique, mais ce n’est pas toujours le cas », tempère le jeune homme. « A Adana, on a découvert une autre échelle : des agriculteurs qui possèdent des dizaines d’hectares d’agrumes, aux rendements explosant tous les scores… avec un impact écologique considérable puisqu’ils réalisent un traitement insecticide tous les dix jours ! Néanmoins… leurs systèmes sont agroforestiers. Ils plantent des pastèques, des melons, des tomates entre les rangs de jeunes agrumes pour gagner plus d’argent. De quoi bousculer notre vision un peu manichéenne des systèmes agricoles… ».

Un film documentaire en préparation

A l’issue du voyage, ils vont réaliser un film documentaire constitué d’interviews des agriculteurs rencontrés au fil du voyage, afin de sensibiliser le plus grand nombre sur des pratiques agricoles durables. Epaulés en amont par deux étudiants en école d’audiovisuel, ils ont l’ambition de réaliser un documentaire de qualité professionnelle.

Sous l’Ombre de l’Arbre

 « Ce projet avance à grand pas : nous espérons pouvoir sortir le documentaire en février 2022. On organisera des projections suivies de débat autour de la place de l’arbre dans l’agriculture, en France et dans les pays traversés. L’un des enjeux sera donc de trouver ces lieux de projection pour avoir un maximum d’impact ! », explique-t-il. « Le film sera aussi en accès libre, on ne sait pas encore sur quelle plate-forme. On souhaite que tous ceux qui veuillent le voir puisse y accéder ». 

L’aventure de Sous l’Ombre de l’Arbre, ce sont « des copains, de l’Histoire et de l’Agriculture : le cocktail parfait, non ? », résume Ali en souriant. Mais c’est aussi et surtout une belle façon d’échanger et de s’inspirer de ce qui se fait de bien ailleurs pour contribuer à la construction du monde agricole de demain.